Vampires, loups-garous et révolution LGBT : l’héritage indélébile de la série « True Blood »
Écrit par Jérôme Patalano - Publié le 12 février 2026 - 🕐 5 minutes
Il y a des séries qui marquent leur époque. « True Blood » n’a pas seulement marqué la sienne, elle l’a fracassée. Aujourd’hui disponible sur HBO Max, cette œuvre culte créée par Alan Ball mérite qu’on se souvienne pourquoi elle a changé la donne.
HBO, la chaîne qui nous avait déjà offert « Les Soprano », « Six Feet Under » ou encore « The Wire », lançait en septembre 2008 une nouvelle série ambitieuse.
Ce qui sera abordé :
« True Blood » racontait l’histoire de Sookie Stackhouse, serveuse télépathe dans la petite ville de Bon Temps en Louisiane, qui tombe amoureuse d’un vampire dans un monde où ces créatures de la nuit venaient de faire leur « coming out » grâce à l’invention du Tru Blood, un sang de synthèse.
Sept saisons durant, jusqu’en 2014, la série adaptait librement « La Communauté du Sud », saga littéraire de Charlaine Harris publiée en France chez J’ai lu et Pygmalion.

Une allégorie politique qui frappait juste, et au bon moment
Je me souviens parfaitement du contexte dans lequel « True Blood » a débarqué. Nous étions en 2008, Barack Obama venait d’être élu président, la Proposition 8 en Californie voulait interdire le mariage homosexuel, et le mouvement pour les droits LGBT était à un tournant historique. « True Blood » arrivait pile au moment où ces débats déchiraient l’Amérique. La série n’a jamais caché son agenda politique : les vampires sortant du cercueil pour réclamer « l’égalité des droits », les campagnes haineuses de la « Fellowship of the Sun » avec leurs pancartes affichant le slogan sans équivoque « God Hates Fangs » (jeux de mots…) en référence directe aux manifestations homophobes du mouvement « God Hates Fags », tout était là.
Alan Ball, créateur ouvertement gay qui avait déjà exploré la mort et la différence dans « Six Feet Under », construisait une allégorie parfaite. Le vampirisme comme métaphore du coming out, du VIH, de l’assimilation versus la radicalité politique. Certains vampires voulaient s’intégrer à la société humaine, d’autres revendiquaient leur différence avec fierté. Cette tension résonnait avec les débats internes à la communauté LGBT de l’époque, entre ceux qui voulaient le mariage et la normalisation, et ceux qui défendaient une identité queer radicale.

Des messages cachés qui ne l’étaient pas tant que ça
La série regorgeait de doubles sens que même les spectateurs les moins avertis ne pouvaient manquer. Le sang comme fluide sexuel transmettant plaisir et addiction, les scènes de morsure filmées comme des actes sexuels explicites, la drogue V (sang de vampire) comme allégorie des substances utilisées dans les milieux festifs gays. « True Blood » jouait constamment sur la sexualité fluide de ses personnages. Sam et Jason, pourtant hétérosexuels, vivaient des scènes homoérotiques dans des rêves et fantasmes. Lafayette Reynolds, magnifiquement interprété par Nelsan Ellis disparu tragiquement en 2017, était le seul personnage principal ouvertement gay et humain, incarnant à la fois la résilience et la vulnérabilité de la communauté queer dans le Sud profond américain.
Pam, la vampire lesbienne jouée par Kristin Bauer van Straten, apportait une dimension cynique et mordante. Russell Edgington et son mari Talbot offraient l’une des premières représentations d’un couple gay ancien et assumé à la télévision. « True Blood » a obtenu le GLAAD Media Award en 2011 pour sa représentation LGBT, et détenait le record du plus grand nombre de personnages queer à la télévision de son époque, avec une douzaine de personnages LGBT récurrents.

« True Blood » : des hommes objectifiés ? C’était révolutionnaire !
Parlons de ce qui faisait littéralement accélérer les battements de cœur chaque semaine : les hommes de « True Blood ». Ryan Kwanten dans le rôle de Jason Stackhouse, l’idiot du village aux abdominaux sculptés, passait plus de temps torse nu qu’habillé. Son corps était constamment exposé, filmé, désiré par la caméra avec une gourmandise rare pour un personnage masculin hétérosexuel.
Mais c’est Joe Manganiello en Alcide Herveaux, le loup-garou alpha, qui provoquait les réactions les plus intenses. Chaque scène de déshabillage devenait un événement. Ses mains se posant sur sa braguette, le regard intense, le corps massif de 1 m 95 offert au spectateur. C’était un moment d’anthologie télévisuelle.

Cette objectification masculine assumée constituait une véritable révolution. Les femmes hétérosexuelles et le public gay se retrouvaient enfin devant un spectacle qui leur était destiné. Alexander Skarsgård en Eric Northman, vampire millénaire blond et ténébreux, participait aussi à ce festin visuel. « True Blood » renversait les codes : ici, les hommes étaient des objets de désir, filmés avec sensualité, et cela ne gênait personne. Au contraire, cela participait au succès colossal de la série qui attirait bien au-delà du public LGBT initial.
Des carrières lancées et un héritage indélébile
« True Blood » a propulsé plusieurs acteurs vers la célébrité. Anna Paquin, déjà oscarisée enfant, trouvait là son rôle adulte majeur. Alexander Skarsgård est devenu une star internationale. Joe Manganiello a enchaîné avec Magic Mike. Ryan Kwanten a su capitaliser sur son sex-appeal tout en explorant des rôles plus sombres. Même des seconds rôles comme Rutina Wesley (« Fallout ») ou Deborah Ann Woll (« Daredevil ») ont vu leurs carrières décoller.

Mais au-delà des carrières individuelles, « True Blood » a tracé la voie pour toutes les séries qui ont suivi. Sans elle, pas de « Sens8 », pas de « Pose », pas de représentation aussi décomplexée de la sexualité et de la fluidité des genres dans les productions mainstream. La série a prouvé qu’on pouvait mélanger gore, sexe explicite, violence graphique et messages sociaux progressistes tout en cartonnant côté audiences. Elle a atteint jusqu’à cinq millions de téléspectateurs par épisode, devenant la série la plus regardée de HBO depuis Les Soprano.

Aujourd’hui disponible sur HBO Max, « True Blood » appartient désormais au panthéon des séries de vampires qui ont osé, des œuvres trash assumées qui n’avaient pas peur de choquer. Quinze ans plus tard, son mélange unique de sang, de sexe et de politique reste profondément moderne. La série a bousculé les codes de la représentation LGBT à la télévision, imposé une esthétique camp et excessive, et démontré qu’une œuvre populaire pouvait porter un discours radical.
Pour moi, « True Blood » demeure l’une des propositions télévisuelles les plus audacieuses de ces deux dernières décennies, une série qui a compris que la révolution passerait aussi par le plaisir, le désir et l’acceptation radicale de toutes les différences.

Jérôme Patalano est un auteur édité et auto-édité de romans d’imaginaire, feel-good et thrillers, avec des personnages queers, et consultant free-lance en communication digitale.
Enfant des années 80 et ado des années 90, la pop-culture a toujours guidé sa vie, jusqu’à la création de plusieurs médias comme Poptimist, mag de pop-culture queer (et pas que).





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