Pop culture queer : tout ce que l’on doit à « Sailor Moon » pour la visibilité LGBT, plus de 30 ans après sa création
Écrit par Jérôme Patalano - Publié le 5 février 2026 - 🕐 8 minutes
« Sailor Moon » n’est pas qu’un simple « dessin animé japonais » des années 90. Pour toute une génération LGBT, cette série de Naoko Takeuchi a été une bouffée d’oxygène, un espace d’identification inespéré quand la représentation queer brillait par son absence.
J’avais 14 ans en 1993 quand « Sailor Moon » a débarqué dans le Club Dorothée. Je ne savais pas encore que je regardais là l’une des œuvres les plus révolutionnaires de l’histoire de l’animation.
Ce qui sera abordé :

La naissance d’une révolution venue du Japon
« Sailor Moon » naît d’une double gestation en 1992. Le manga de Naoko Takeuchi démarre dans le magazine Nakayoshi en février, tandis que Toei Animation lance l’animé le 7 mars sur TV Asahi. Cette simultanéité n’est pas un hasard : Toei avait contacté Naoko Takeuchi quelques mois plus tôt pour transformer son manga précédent, Codename Sailor V, en un projet plus ambitieux. L’autrice, passionnée par les séries Super Sentai, ces équipes de héros color-coded exclusivement masculins, a une idée de génie : et si on faisait pareil, mais avec des filles ?
Le concept cartonne immédiatement. Ce qui devait être une saison unique de 40 épisodes explose tous les records. Résultat : 200 épisodes répartis sur cinq saisons/arcs entre 1992 et 1997 au rythme incroyable de 1 épisode par semaine (hors congés scolaires) avec « Sailor Moon », « R », « S », « SuperS » et « Sailor Stars », 52 chapitres de manga, et une franchise qui génère des milliards de yens. Toei Animation, le studio derrière Dragon Ball (entre autres), tient là son nouveau phénomène mondial.

Quand « Sailor Moon » débarque en France et conquiert tout une génération
En France, « Sailor Moon » arrive le 23 décembre 1993 dans le Club Dorothée sur TF1. L’impact est immédiat et colossal ! Pour ma génération, c’est le choc esthétique total : ces couleurs pastel, ces transformations interminables et magnifiques, les thèmes plus matures… On ne le savait pas encore, mais on vivait là les prémices de ce qui ferait bien plus tard de la France le deuxième plus gros consommateur de mangas au monde après le Japon !
Le Club Dorothée a été notre porte d’entrée vers la culture japonaise. Sans cette émission, sans cette génération qui a grandi avec « Sailor Moon », Dragon Ball, Saint Seiya, la France n’aurait jamais développé cette passion unique pour le manga. Nous sommes le seul pays occidental où les mangas représentent plus de 40% des ventes de bandes dessinées. Et « Sailor Moon » n’est pas étranger à cette histoire d’amour…

Et mon arc préféré est…
Mon arc préféré restera toujours « Sailor Moon S », soit la troisième saison. Quelle claque ! L’arrivée de nouvelles Sailor Guardians (Neptune, Uranus, Pluton, puis Saturne), l’introduction d’Hotaru Tomoe, cette fillette aux pouvoirs apocalyptiques et au destin tragique, le Professeur Tomoe qui crée des monstres dans son laboratoire, la quête du Saint Graal, les backstories complexes… Tout dans cet arc était parfait ! Et cette conclusion en quatre épisodes !
J’en ai retenu mon souffle pendant quatre semaines. La bataille finale, le sacrifice de Sailor Saturn, la renaissance… C’était épique, émouvant, et magnifiquement construit. Cet arc incarnait tout ce qui rendait « Sailor Moon » unique : la profondeur émotionnelle, les enjeux cosmiques, et cette capacité incroyable à aborder des thèmes sombres tout en conservant une humanité bouleversante.

Et ma Sailor guerrière préférée ? J’ai toujours eu un faible pour Sailor Pluton. Setsuna Meioh, cette guerrière solitaire qui garde les portes du temps, m’a toujours fasciné. Son côté isolé, son pouvoir démentiel de contrôler les couloirs temporels, sa présence mystérieuse et mélancolique… Elle incarnait une forme d’altérité qui me parlait profondément sans que je comprenne vraiment pourquoi à l’époque. Aujourd’hui, je réalise qu’elle représentait cette part de moi qui se sentait différente, en décalage, observatrice du monde plutôt que totalement intégrée.
Une caisse de résonance pour la communauté LGBT : quand le Japon montre la voie
Et c’est là que le paradoxe devient fascinant. Le Japon, ce pays réputé pour être l’une des sociétés les plus conservatrices et fermées du monde sur les questions LGBT, a produit en 1992 l’une des séries les plus queers de l’histoire de l’animation. Comment expliquer cette contradiction ? Comment une société où le mariage homosexuel n’est toujours pas légal en 2026, où les personnes trans font face à des obstacles juridiques considérables, a-t-elle pu créer « Sailor Moon » ?

La réponse se trouve peut-être dans la tradition japonaise de séparation entre fiction et réalité. L’animé et le manga ont toujours été des espaces de liberté où l’on peut explorer ce qui est impensable dans la vie quotidienne. Naoko Takeuchi a utilisé cet espace pour introduire une représentation queer révolutionnaire : Sailor Uranus et Sailor Neptune, Haruka Tenoh et Michiru Kaioh, couple lesbien explicite dans la version originale.
Haruka, avec son apparence androgyne, ses vêtements masculins, sa démarche de soft butch confiante, fascine immédiatement les autres guerrières. Elles développent toutes un crush pour elle avant même de découvrir qu’elle est une femme. Et le plus beau ? C’est que ces sentiments ne disparaissent pas après la révélation. Les personnages continuent de nourrir leur attirance, normalisant ainsi la fluidité des désirs et l’attraction pour les personnesgender non-conforming.
Suis-je attirée par les femmes ? Est-ce que c’est acceptable ? Qu’est-ce que ça signifie pour mon identité ?
Tout ce processus de questionnement, si rarement représenté à l’époque, offrait un miroir salvateur à tous les jeunes LGBT perdus dans leurs interrogations. La série leur disait : « c’est normal de se poser des questions ». C’est normal d’être confus. C’est normal d’être attiré par quelqu’un qui ne rentre pas dans les cases binaires.
Toutes ces représentations, Naoko Takeuchi les a créées en 1992. Dans une série destinée aux jeunes adolescentes japonaises. L’audace était donc monumentale !

Sailor Moon : de la représentation, pour tous
Je me souviens de ce moment précis où j’ai compris que quelque chose clochait dans ma perception d’Haruka et Michiru. Le doublage français les présentait comme cousines, mais leurs regards, leurs gestes, leur complicité… Non, clairement, il y avait autre chose. J’étais adolescent, je ne comprenais pas tout, mais je sentais confusément que quelque chose d’important se jouait, que le doublage me mentait.
Des années plus tard, en découvrant la version originale, j’avais ENFIN compris. Parce que ce que j’avais ressenti à 14 ans était juste. Parce que cette série m’avait donné, malgré la censure, un aperçu de quelque chose que je cherchais désespérément : la possibilité d’exister autrement.
Les Sailor Starlights poussent encore plus loin. Ces guerrières venues de l’espace se présentent publiquement comme un boys band masculin, les Three Lights, tout en étant des femmes lorsqu’elles se transforment en Sailor Guardians. Seiya, leur leader, développe des sentiments romantiques pour Usagi, créant une complexité narrative qui force le spectateur à questionner ses propres conceptions du genre. Fish Eye, personnage assigné masculin à la naissance mais s’identifiant clairement au féminin, explore sa féminité sans aucun complexe. Zoïsite et Kunzite forment un couple gay masculin parmi les antagonistes de la première saison.

Identités multiples ? À chacun son personnage !
La diversité incroyable des personnages permet à chacun de trouver son reflet. « Sailor Moon » ne propose pas un modèle unique d’héroïne, mais tout un spectre de personnalités radicalement différentes. Vous n’êtes pas la brillante intellectuelle Ami ni la maladroite et émotive Usagi ? Peut-être êtes-vous le garçon manqué Makoto, la passionnée et volcanique Rei, l’élégante et artistique Michiru, la mystérieuse Hotaru. Ce casting pléthorique garantit que chaque spectateur trouve au moins un personnage auquel s’identifier profondément.
La série valorise également des qualités traditionnellement dénigrées comme féminines ou faibles pour en faire des sources de pouvoir. L’amitié, la compassion, l’empathie, les émotions, l’entraide, l’amour : autant de valeurs que « Sailor Moon » place au cœur de son univers narratif. Pour nous, jeunes LGBT marginalisés, cherchant désespérément notre place dans un monde qui nous invisibilisait, voir ces qualités célébrées plutôt que moquées constituait un message d’acceptation d’une puissance inouïe. « Sailor Moon » nous disait : vos sensibilités ne sont pas des faiblesses. Votre différence est une force.

L’héritage immense de « Sailor Moon » dans la pop culture queer
L’influence de « Sailor Moon » dépasse largement le cadre de l’animé. La série a littéralement redéfini le genre de la magical girl, et a transformé le genre en profondeur : équipes de combattantes color-codées inspirées des Super Sentai, séquences de transformation devenues iconiques, enjeux narratifs planétaires.
Mais surtout, « Sailor Moon » a ouvert une brèche. La série a prouvé qu’on pouvait créer des personnages queers complexes, humains, héroïques dans une œuvre grand public destinée aux adolescents. Elle a démontré que la représentation LGBT n’était pas un handicap commercial mais au contraire un atout narratif et émotionnel majeur. Combien de créateurs queers dans l’animation, le jeu vidéo, la bande dessinée citent « Sailor Moon » comme l’œuvre qui leur a donné envie de raconter leurs propres histoires ? Combien de jeunes LGBT ont survécu à l’adolescence grâce à ces personnages qui leur ressemblaient ?
Cardcaptor Sakura, Revolutionary Girl Utena, Madoka Magica, Wonder Egg Priority… toutes ces séries ont depuis hérité de l’ADN de « Sailor Moon ».
Aujourd’hui encore, alors que la représentation LGBT dans les médias s’améliore (même si de plus en plus attaquée à l’heure où j’écris ces lignes), « Sailor Moon » conserve une place unique dans nos cœurs. C’était notre première fois. Notre premier reflet à l’écran. Notre première confirmation que nous n’étions pas seuls, pas anormaux, pas condamnés. Merci, Naoko Takeuchi. Merci pour tout.

Jérôme Patalano est un auteur édité et auto-édité de romans d’imaginaire, feel-good et thrillers, avec des personnages queers, et consultant free-lance en communication digitale.
Enfant des années 80 et ado des années 90, la pop-culture a toujours guidé sa vie, jusqu’à la création de plusieurs médias comme Poptimist, mag de pop-culture queer (et pas que).





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