« Evangelion » a 30 ans : pourquoi l’animé culte résonne-t-il si fort aux publics queer ?
Écrit par Jérôme Patalano - Publié le 8 avril 2026 - 🕐 5 minutes
Trente ans après ses débuts, « Neon Genesis Evangelion » n’est pas seulement un classique de l’animation japonaise, c’est une œuvre qui continue de travailler notre époque.
L’annonce officielle récente d’une nouvelle série relance une question centrale pour la pop culture queer : pourquoi « Evangelion » a-t-il compté, et compte-t-il encore, autant pour notre commu ?
Ce qui sera abordé :
Créée par Hideaki Anno, diffusée au Japon à partir du 4 octobre 1995, « Evangelion » compte 26 épisodes et est visionnable en France sur Netflix et ADN. Le 23 février 2026, au festival « EVANGELION:30+ » de Yokohama (Japon), une nouvelle série a été annoncée avec Yoko Taro au scénario, Kazuya Tsurumaki et Toko Yatabe à la réalisation, Keiichi Okabe à la musique, et une production Studio Khara (qui a repris les droits d’Evangelion depuis la faillite de Gainax) et CloverWorks.
Quelques semaines plus tôt, le 30e anniversaire avait déjà été marqué par l’annonce d’un court anime inédit d’environ 13 minutes.

Pourquoi « Evangelion » a tout changé, et pas seulement l’univers des mecha ?
Si « Evangelion » (qui reste pour moi, d’après les théories que j’ai embrassées, le séquel futuriste de « Nadia, le Secret de l’Eau Bleue »), est devenu culte, c’est parce qu’il a fait imploser les codes du mecha héroïque en 1995. Là où le genre promettait souvent la maîtrise, la victoire et la virilité avec des robots – appelés “mecha” (prononcez : méka) de type Gundam, Macross, la série a préféré placer au centre Shinji Ikari, adolescent terrorisé, Rei Ayanami, Soryu Asuka Langley, Misato Katsuragi et un monde qui s’effondre psychiquement avant même de s’effondrer militairement.
À l’époque, on parlait d’un véritable « phénomène social » et d’une œuvre qui a « choqué » quantité de spectateurs. Trente ans plus tard, l’exposition « All of Evangelion » et les célébrations mondiales montrent que ce séisme esthétique, émotionnel et philosophique n’a jamais cessé, malgré les 3000 séries commerciales sorties depuis (j’exagère à peine).
Shinji, Kaworu et la déflagration queer qu’on ne referme pas
La dimension queer d’« Evangelion » ne relève pas du simple fantasme de fandom. Non, non. Si vous ne l’avez pas vue, c’est que vous êtes franchement aveugle. Depuis sa première diffusion en 1995, il y a un véritable sous-texte queer, notamment à cause de l’attirance suggérée entre Shinji et Kaworu Nagisa, qui arrive en fin de série (je ne vais pas vous spoiler sur qui il est réellement, j’suis sympa).

Plusieurs articles de l’époque disaient même que Kaworu était « la première figure à offrir à Shinji une masculinité alternative, non violente, non conquérante, presque apaisée ». Que la traduction Netflix de 2019, accusée d’atténuer la charge romantique de leur scène, ait provoqué un débat aussi vif dit tout de la place de ce lien dans l’histoire affective de la série…
Pourquoi « Evangelion » a parlé à tant de garçons gays ?
Ce qui a touché tant de spectateurs gays, ce n’est pas seulement un sous-texte amoureux. C’est Shinji lui-même. Le décrire comme une figure de « queer masculinity » revient à voir en lui un garçon incapable d’épouser les scripts virils dominants. Il est vrai qu’il supporte mal la violence, échoue à jouer le garçon « sûr de lui », n’entre pas franchement dans les rituels de domination masculine, et regarde les filles moins comme des trophées que comme des sujets.
« Evangelion » a ainsi offert, bien avant que ce vocabulaire se démocratise, un grand récit pop sur l’inadéquation masculine, la honte de soi et le désir d’être aimé autrement.
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Découvrez ce livrePourquoi les spectatrices queer, elles aussi, y ont trouvé un refuge ?
La résonance queer d’« Evangelion » ne s’arrête pas à Kaworu et Shinji. La série donne aussi à ses personnages féminins une densité rare : les femmes y sont souvent les plus compétentes, les plus stratégiques, les moins décoratives. Pour beaucoup de spectatrices queer, l’attachement à Rei, Asuka, Misato ou Ritsuko a moins tenu à une case identitaire explicite qu’à cette intensité-là, faite de désir, de colère, de contrôle et de faille. À cela s’ajoute une histoire de réception très concrète : des quantités massives de récits et d’images autour du duo Kaworu-Shinji ont été produites pendant plus de vingt ans par un fandom… largement féminin. « Evangelion » est aussi devenu culte parce qu’il a laissé les publics queer réécrire ses manques.

Nouvelle série « Evangelion » : un retour nostalgique ou une nouvelle secousse pop ?
Pour l’instant, aucun diffuseur ni aucune date n’ont été annoncés pour la nouvelle série. Mais la réception est déjà révélatrice : en France, Numerama, Konbini, L’Éclaireur Fnac et Crunchyroll ont immédiatement traité l’annonce comme un événement majeur, pendant que le site officiel verrouillait la communication autour du projet. C’est logique.
« Evangelion » n’est pas un simple monument à célébrer, c’est une franchise qui revient toujours là où ça fait mal, sur des sujets comme la solitude, le corps, le désir et… la fin du monde. Et tant que ces blessures-là resteront contemporaines, « Evangelion » restera plus vivant que jamais.
À mes yeux,« Evangelion » est plus qu’un animé culte. Peu d’œuvres ont à ce point laissé leur public habiter leurs silences, leurs contradictions et leurs élans inavoués. On peut aimer ses « Evas », ses « Anges », sa théologie bricolée, ses images apocalyptiques. Mais ce qui continue de me bouleverser depuis 30 ans et la première fois que je l’ai vue en direct du Japon (j’avais 16 ans à l’époque !), c’est qu’au cœur de tout cela, « Evangelion » parle encore de la peur d’être trop fragile pour le monde, et du besoin fou d’être choisi quand même. Un banger, en somme.

Jérôme Patalano est un auteur édité et auto-édité de romans d’imaginaire, feel-good et thrillers, avec des personnages queers, et consultant free-lance en communication digitale.
Enfant des années 80 et ado des années 90, la pop-culture a toujours guidé sa vie, jusqu’à la création de plusieurs médias comme Poptimist, mag de pop-culture queer (et pas que).




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